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Nous partons enfin. La belle descente par la rue Charlemagne, sur les pierres disposées quasiment en opus
incertum, nous conduit au pont des Romieux qui enjambe la rivière aux flots teints d’un ocre
incertain par les pluies. Puis la montée sous les bois de châtaigniers
commence jusqu’à la chapelle Sainte-Foy. Nous posons une première
fois nos sacs. A ce sujet, j’ai fait un bel effort quant au contenu du
mien puisque j’ai su limiter son poids à douze kilos, ce qui me semble être une limite inférieure
difficile à dépasser. Nous admirons Conques que je vois pour la première
fois depuis ce point de vue. Les collines tout autour, que l’on
entrevoit à travers des filets de brume, sont couvertes de bruyères.
Nous sommes seuls et prions dans la chapelle. Je fais sonner la petite
cloche en quittant l’édifice, prends quelques photos et en route !
C'est alors que les cloches de l'abbatiale répondent à notre appel.
Magie !
Sitôt partis, immédiatement en déroute ! Nous marchons depuis cinq cent mètres et je ne vois aucune marque de
balisage. Nous revenons à la chapelle pour enfin apercevoir une sente
qui part à droite. Il faudra se méfier du balisage pendant quelques
kilomètres d’autant que le magnifique paysage porte plutôt à la
distraction. Nous retrouvons l’asphalte ; cela n’est pas pour me réjouir.
Cette année je fais l’expérience de nouvelles chaussures de marque Meindl que j’ai eu amplement le temps
d’éprouver cet hiver sur les sentiers vosgiens. Si je suis convaincu
qu’avec elles je n’aurais pas d’ampoule comme l’année dernière,
je ne connais pas, par contre, leur comportement sur tarmac et Dieu sait
si le chemin en est pourvu cette année. Ces chaussures, bien que
pesantes, sont de véritables pantoufles. Le contact et la seule vue de
ce cuir noble me rassurent. Je fais part de ma satisfaction à Susanna,
en ajoutant cette petite réflexion qui nous fait souvent rire :
« Matériel allemand ! »
Nous rattrapons des pèlerins qui ont dû nous dépasser pendant que nous faisions fausse route. Arrivés à la
chapelle Saint-Roch (décidément, les édifices religieux sous le
vocable de ce saint semblent abonder sur le chemin) nous posons une
nouvelle fois nos sacs, pour une petite prière à Saint-Roch. Mon
bourdon est à côté de moi, appuyé contre un banc. J’ai une pensée
émue pour ce fidèle compagnon de mon chemin. Je veux aller à Santiago
avec lui. Susanna est gênée par le bruit que fait la pointe de fer à
chaque contact avec le sol. J’essaie d’atténuer ce bruit en le
posant délicatement, mais cela n’est pas toujours possible et, de
plus, cette attention empêche mon esprit de vaquer à ses pensées.
J’ai essayé plusieurs fois ce matin de me plonger dans la prière du
cœur, mais ce satané bâton est obstiné et s’y entend à faire un
raffut infernal... J’explique qu’il doit rythmer notre marche. Pour
l’heure, l’argument a l’air d’être convaincant. Je propose une
autre solution : marcher à bonne distance l’un de l’autre. Vu la
mimique obtenue je pense que ce ne sera pas pour tout de suite.
J’ai comme l’impression que cette expérience
du chemin vécu en couple va être un enrichissement mutuel,
l’occasion de découvrir de nouvelles capacités. Je crains quelque
peu les attentes de mon épouse. Je lui ai parlé de la simplicité des
gîtes, de la promiscuité, de l’inconfort, des sanitaires ; elle
m’a semblé avoir pris bonne note de tout cela et s’être engagée
dans cette aventure en connaissance de cause. Pour l’instant elle
marche bien. Elle apprécie les paysages, la végétation et par dessus
tout, elle a l’occasion de voir tant de vaches que c’est un plaisir
de la voir se réjouir à la contemplation de ces bovins qu'elle
affectionne tant. Cela ne lui suffit pas. Elle leur parle, leur tend par
dessus les barbelés des touffes d’herbes arrachées à même le
talus. Elles ont l’air d’aimer cela, les vaches. Susanna en profite
pour caresser leurs museaux gluants, passer ses doigts sur leurs langues
râpeuses. C’est l’occasion de lui dire que pour cette seule raison
elle aurait aimé traverser l’Aubrac.
Le chemin va, sur une crête le plus souvent, entrecoupé de tronçons de goudron. Le ciel continue d’être
menaçant. Nous faisons halte pour un casse-croûte bien mérité un peu
avant le hameau de Laubarède. Contrairement à l’habitude prise
l’année dernière avec Bernard, il n’y aura pas de siestes cette
année pour agrémenter les pauses de midi. Peu après notre départ, ce
qui devait arriver depuis ce matin survient enfin : la pluie ! Nous
enfilons nos vêtements imperméables. La longue descente sur
Decazeville nous parait de ce fait assez pénible, d’autant plus
qu’il tombe des hallebardes. Nous quittons vite cette ville sans agrément
pour poursuivre le chemin qui joue aux montagnes russes jusqu’à
Livinhac-le-Haut. Nous traversons le hameau de Saint-Roch (encore lui !)
au moment où les participants à une noce profitent d’un éclaircissement
momentané de la nuée pour faire des photos. Nous traversons cet
attroupement endimanché, en contemplant, les yeux baissés, nos
souliers crottés, nos bas de pantalons dans un état identique. Nous ne
faisons pas un concours de beauté, nous !
Le chemin fait sous la pluie a été un chemin de silence, entre bougonnement intérieur contre la météo, prières
et réflexions. Repartir aujourd’hui, c’est avant tout par la force
de ma volonté. Je veux être jacquet, je veux être jacquet, je veux...
Je peux le répéter à l’infini. Cette décision qu’aucun pourrait
qualifier de loufoque n’appartient qu’à moi. Je suis pèlerin de
Saint-Jacques de Compostelle, un jacquet, un jacquaire, un jacobite, ou
tout ce qu’on voudra, un homme ayant décidé de marcher du
Puy-en-Velay jusqu’à Santiago en Galice. L’avis des puristes, qui
doutent que le chemin soit réalisé lorsqu’il l’est par tronçons
annuels, ne me préoccupe pas l’ombre d’un instant. C’est de mon
chemin qu’il s’agit, avec ses propriétés, belles et moins belles,
en un seul lot. Pas tout blanc, ni tout noir, mon chemin est une palette multicolore de mes possibilités
et renoncements. Ce voyage que je veux sacré ne m’éloigne en rien de
ses autres composantes. Je peux être à l’envie sportif quand je décide
de foncer, touriste quand je lambine au gré des monuments, de
l’observation des gestes des gens du chemin. Je rentre dans ce corps
à corps avec le chemin en sachant bien qu’il est une épreuve dont je
n’attends pas de réponses claires, mais plutôt des pistes. Si tout
était donné, ce chemin n’aurait aucun sens. Nul doute que ma volonté
s’aiguise d’ici Santiago. Après tout, il ne m’est pas donné de déterminer
ce que ce chemin m’apporte, car Dieu y pourvoira, que ce soit pour ma
peine ou pour sa volonté, qu’importe, et j’en rendrai grâce. Que
Ta Volonté soit faite, Père.
A Livinhac le ciel s’est enfin éclairci.
Nous trouvons immédiatement le gîte qui est loin d’être luxueux.
Les installations sanitaires sont réduites à la plus simple
expression. Il y fait bon, sec, les lits superposés offrent un couchage
de style hamac et je pressens quelle mauvaise nuit je vais passer.
C’est aussi cela le chemin : se satisfaire de ce que l’on reçoit.
Comme il y a peu de monde ce soir là, nous prenons nos aises en réquisitionnant
quatre lits ; les deux lits du haut servent d’étagères et ceux du
bas au couchage.
Nous faisons un tour dans le village pour
nous enquérir d’un restaurant ouvert. Rien ! On nous indique que
l’on peut manger au snack du camping. Nous y allons bien que celui ci
soit éloigné du village et que nous en avons "plein les pattes".
Le repas sera simple mais reconstituant. Les propriétaires du camping
sont des gens très serviables. Le mari ira jusqu’à me conduire en
auto à Decazeville afin que je retire de l’argent car ils
n’acceptaient pas les cartes de crédit. Nous apprenons, mais un peu
tard, que le camping met des caravanes à disposition des pèlerins pour
un prix modique.
Nous rentrons au gîte. Au dodo ! Je prie
pour bien dormir car j’ai déjà le dos cassé par le fait même de
m’allonger sur ce matelas sans fond.
Jean-Baptiste Cilio
Livinhac le 12 septembre 1998

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