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Après mon pèlerinage du Puy-en-Velay à Saint-Jacques de Compostelle, en
2001, cette voie étant connue comme la grande voie des rencontres,
l'envie de découvrir la route de Vézelay, et avec elle le silence,
mais surtout la solitude, a germé en moi depuis mon retour, il y a un
an, à la vie de tous les jours. Je n'ai pas résisté à cette envie,
je me suis même laissé porter par elle au fil des rencontres avec les
anciens de la Via Lemovicensis. Mon premier séjour à Vézelay en 2000
avec l'Association des Amis de Saint-Jacques en Alsace avait également
laissé des traces dans mon esprit. Si pourtant j'ai quelque peu hésité à prendre la route cet
automne, une petite voix intérieure me relançait et m'encourageait à
"repartir".
Faire l'expérience de la solitude sur cette voie était devenu un
leitmotiv pour moi, la voie de Vézelay, comme d'ailleurs celles d'Arles
et de Tours étant des routes de pèlerinage moins fréquentées comparées
à celle du Puy. Mi-septembre 2002 je partais donc pour quelques
semaines, mais avec un espoir inavoué de gagner Saint-Jean Pied de
Port, là, où l'année passée, j'allais franchir les Pyrénées.Les choses se passeront différemment.
Le premier jour
Ce matin-là j'assiste aux laudes dans la Basilique Sainte Madeleine. Le
spectacle, permettez-moi l'expression, des soeurs et des frères de Jérusalem
à genoux, figés, dans une parfaite immobilité, semblables à des
statues de sel, restera fortement gravé dans mes yeux et dans mon esprit. Dès le premier son
de cloche, l'immobilité
devient "vie", les statues se désagrègent pour laisser place
aux chants. Et quels chants !
Gonflé à bloc j'entame une belle aventure ce matin-là, une nouvelle, en m'élançant
sur la route du sud, vers Nevers. J'ajuste mon sac, le dessangle, le
resangle pour enfin me sentir collé à lui. Arrivé sur un long chemin
bordé de buissons à la sortie de Saint-Père, je plante
vigoureusement, à chaque pas, mon bâton (1) dans les bas-côtés du
chemin, comme pour me signaler: "ça y est, je suis définitivement
en route, sur le Chemin".
Ce premier jour la Colline Eternelle me gratifiera très souvent de sa présence,
au loin, dès que sorti des vallons ma vue sur ce beau Morvan s'étend
jusqu'à l'horizon. A aucun moment de mon avancée je ne me lasserai des
aspects changeants, la luminosité aidant, de cette colline. Et pour me
remercier de mes fidèles regards, voilà qu'elle m'envoie dans la nuit
qui commence à envelopper petit à petit cette région que j'aime
beaucoup, ses lumières scintillantes jusqu'à mon gîte du premier
soir, le Château de Vauban.
Suite et Solitude
Au fur et à mesure des journées qui s'égrainent... Corbigny, Prémery, Guérigny... toujours
dans la Nièvre, puis Nevers, je fais plus ample connaissance avec
"elle" la solitude ! La solitude de
mes cent pas à la minute, six mille à l'heure, "x" à la
journée... Après deux-trois jours je commence à m'interroger sérieusement
sur ma présence sur ce Chemin, les nombreux kilomètres sur l'asphalte
n'arrangeant pas mon moral. Pour ce qui est de la compagnie, on me
signalait bien deux pèlerins suisses à deux jours vers le sud... Pourtant, n'était-ce pas mon souhait profond de faire l'expérience
de la solitude ? Et maintenant qu'elle frappe très fortement à ma
porte, elle me pèserait et je me dégonflerais ? Comment décrire mon
ressenti de cette solitude ? L'impression d'être abandonné, délaissé,
comme si ma présence sur cette Terre restait ignorée, perdu dans
l'immensité de mon environnement, une envie forte d'être "à
l'abri et protégé". Des émotions courtes, mais intenses. Je
venais de trouver ce que je cherchais, de faire l'expérience de la
solitude, la mienne.
"Elle" et moi sommes devenus compagnons de route après une petite semaine de
marche. Je la gérais, l'acceptais. Dire que nous étions devenus amis
intimes irait trop loin, mais... quel maître ! Oui, c'est dans ma tête qu' "elle" s'était fixée,
à tort, et je réalisais qu'avant mon départ j'avais trop focalisé
sur cette soi-disant solitude de la voie de Vézelay, encore très imprégné
par mes innombrables rencontres sur celle du Puy-en-Velay. Et avec
"elle" je redécouvrais la puissance de la programmation
mentale.
L'accueil, la route
Solitude le jour, mais ô quelle compensation quand, arrivée l'heure de trouver
un abri pour la nuit, la providence ouvrait ses portes. Le Château de
Vauban (hors chemin, ce n'est pas un gîte pour pèlerins) sera mon
premier étonnement; j'étais surpris par ma propre démarche pour
"tomber" sur ce gîte et par l'accueil de la dame du lieu qui
m'avait exceptionnellement accueilli dans sa maison ce soir-là, alors
que ce sont mariages, scouts et autres groupes qui normalement trouvent
abri dans les granges et sur les prairies. A Guérigny, le curé René
Jouanin, fraîchement débarqué d'une autre paroisse, en plein dans ses
cartons, n'avait pas encore de place et le regrettait. René connaît
parfaitement le coin où je suis né, celui des Trois Frontières, dans
la ville qui arbore le lys dans ses armoiries. Et voilà qu'une dame
assistant à notre conversation se propose de m'accueillir chez elle, à
une dizaine de kilomètres de Guérigny, dans sa maison, au bord d'un étang.
C'est la première fois de ma vie qu'une "inconnue ne figurant dans
aucun guide" me propose le gîte, juste pour le plaisir de rendre
service, à moi, l'étranger du Chemin. Et ce avec une spontanéité à vous couper le souffle. Pour
le dîner ce seront des restes de midi, disait Jeanne. Mais quels restes
! Pour qui a connu ce genre d'accueil... De tout coeur, merci Jeanne, merci Robert.
En principe, quand mon guide indiquait l'adresse d'un presbytère dans une
localité où je comptais passer la nuit, j'allais sonner. Le curé
accueillait où alors n'était pas en mesure de le faire. Et c'est ainsi
que, mouillé jusqu'au os par un violent orage, le Père Pierre Baudin
à Saint-Pierre le Moûtier, toujours dans la Nièvre, m'a proposé sa
salle de catéchisme. Ce sera ma première nuit à même le sol, un
couchage amorti par la couverture du fidèle compagnon à quatre pattes
du Père Baudin. A Charenton du Cher, ma rencontre avec les Soeurs de la
Charité, Colette et Marie-Christine, dans la chapelle ND de Grâce, est
plus qu'insolite. Elles m'ont logé, et j'ai partagé leur repas du
soir, un repas simple, mais ô combien convivial. Une étape plus loin,
à Loye sur Arnon, dans le Cher, ma route m'a fait découvrir un gîte
pour pèlerins, un vrai, un authentique, aménagé avec beaucoup d'amour
par Paul et Annie Gravost. Et si je vous dis que le soir ils m'ont invité
à partager leur repas avec leur fils François, vous devinerez mes états
d'âme. Une halte à ne pas manquer.
Le lendemain, à Châteaumeillant toujours dans le Cher, François, Hubert,
Jean-Louis, Louis et Fabien, les cinq Frères Missionnaires des
Campagnes, m'ont invité à partager leur repas du soir et le petit déjeuner
du lendemain. Chacun, dans sa vie de tous les jours, a ses occupations
et ses responsabilités bien définies. Une belle équipe que j'aurais
souhaité connaître plus longuement. Les propos de Louis, le matin de
mon départ, sont éloquents pour les pèlerins qui cheminent vers
Saint-Jacques de Compostelle.
Après avoir passé peu de temps dans le Cher, me voilà dans l'Indre. Une
journée "plate" géographiquement parlant, un ciel bas, il
faisait froid, l'humidité était pénétrante et je me réjouissais de
manger une bonne soupe très chaude à la Châtre. J'y dû y renoncer.
Les clients des deux restaurants ouverts baignaient dans une brume bleue
de fumée de cigarettes ! Après avoir cavalé toute la journée, un peu
mal dans ma peau, je frappe peu après 19 heures à la porte du presbytère
de Neuvy Saint-Sépulcre. Le Père Stéphane de Maistre m'ouvre la porte
tout en continuant à converser au téléphone et m'invite à poser mon sac à dos. Je lui
réponds, à la limite de la politesse, fatigué, presque exténué: "non, car c'est lui qui me tient, à moins que vous puissiez
m'héberger". Stéphane fait un signe affirmatif de sa tête... je
décompresse en deux secondes, j'étais sur les rotules après les 37 km que je venais d'avaler – ce qui n'est
pas mon rythme du tout - et les pieds mouillés depuis le matin. Nous
avons fait la popote, pour nous deux – poulets et riz aux pruneaux,
une de ses recettes - bu un excellent sang du pèlerin et parlé de nos
vies. L'effet magique de cet accueil m'a rapidement débarrassé de ma
fatigue.
Dans la Creuse, à Bénévent-l'Abbaye, après La Souterraine, le gîte en
place depuis 1987, m'a bien rendu service. Avant de m'y installer j'ai
rendu visite au Dr. Jean Conquet, un vétéran du Camino. Il m'a
aimablement accueilli dans sa demeure et m'a prodigué quelques conseils
de route pour les jours a venir, conseils dont j'ai tenu compte. Mon
repas au gîte – devinez quoi... oui, des pâtes, mais des Panzani
– se déroulera encore en solo. Et pour marquer cette "autre présence"
j'ai allumé une bougie, disons ce qu'il en restait, une bougie que
m'avait offert le curé de San Juan de Ortega, José Maria Alonso, l'année
passée. Il avait fait froid dans les grands dortoirs du monastère. Coïncidence ? A Bénévent-l'Abbaye et
sur toute la région, cette nuit-là, un froid hivernal a sévi. Sans chauffage, ce n'est qu'après
avoir mis des journaux entre les deux très vieilles couvertures du gîte
que j'ai pu trouver le sommeil
Le lendemain, l'étape est courte. Soleil et ombre des forêts alternent
agréablement, et le gîte communal de Châtelus-le-Marcheix sera mon
abri pour la nuit. Il fermait le jour de mon départ... et la veille qui était un dimanche,
Josette, la responsable communale, est venue me saluer pour les formalités
d'usage. Puis elle est retournée chez elle pour revenir avec une
bouteille de vin de sa cave personnelle. Ô Pierre, quel bonheur, cette
chaleur humaine, ce tanin, les deux ingrédients qui ont réchauffé mon
corps et mon esprit dans ce gîte très bien tenu dans les monts
d'Ambazac.
Me voilà dans la Haute-Vienne, à Saint-Léonard de Noblat. Hébergement
dans une chambre d'hôtes. Après la Basilique de Vézelay et l'église
Saint-Etienne à Nevers, c'est la collégiale du XIe de Saint-Léonard
de Noblat qui est ma préférée, suivie de la basilique de Neuvy
Saint-Sépulcre, avec sa rotonde. J'ai évité la grande ville de
Limoges en passant par Solignac, Rilhac-Lastours pour arriver peu avant
La Coquille à Sainte-Marie de Frugie, en Dordogne, au couvent Sainte
Marie. Le Père Patrick, responsable de cette petite communauté, est prêtre exorciste de l'Eglise
Syriaque Orthodoxe d'Antioche et sillonne notre pays avec tous les ans
80'000 km au compteur pour s'occuper de malades. Un sacré personnage, Patrick, 38 ans, le même âge que Stéphane.
Un prêtre qui lit la messe en latin. Nous avons parlé un bon moment.
Il m'a écouté... moi, dissident de certains paradigmes religieux hérités,
lui dissident à sa façon.
Paysages, réflexions
Au coeur de cette France profonde les paysages vallonnés et boisés du
Morvan, du Haut-Nivernais, du Limousin en passant par les monts
d'Ambazac, avec des pâturages à perte de vue, mais également le plat
pays du Berry, la Meseta française, le nom que je lui ai donné, avec
ses immenses champs de cultures réveillent en moi le vieux dicton:
"Labourage et Pâturage sont les deux mamelles de la France".
D'abord les charolaises, puis les limousines, "mes compagnes
muettes et silencieuses" comme j'aimais leur dire - oui, je parlais
aux vaches qui daignaient relever leurs têtes sur mon passage - se
comptaient par centaines, que dis-je, par milliers. Ces deux mamelles
qui ont abreuvé mes yeux et mon âme pendant de longues journées m'ont
fait prendre conscience, encore davantage, à quel point notre avenir
d'humain est tributaire de la terre et du noble travail, difficile
certes, du paysan, "celui qui nourrit qualitativement ses
semblables (2)".
Hugo
Depuis deux ou trois jours je sentais que mon Chemin allait prendre fin bientôt, plus tôt que prévu. Ma flamme s'éteignait progressivement, mon
objectif semblait atteint. La voie de Vézelay n'était plus une complète
inconnue, "elle" et moi nous quitterions, réconciliés.
Toutes les rencontres que j'ai faites, le soir à l'étape, si différentes
les unes des autres, mais toujours empreintes de chaleur humaine, ne me
laissaient plus aucun doute quant à l'esprit du Chemin et du pèlerinage,
si tant soit peu il me fallait encore des preuves supplémentaires. Ma
petite voix me susurrait que Périgueux sera ma destination finale. Et
voilà que la veille d'arriver dans la capitale de la Dordogne,
"elle" me fait faux bond. A Sorges, un pèlerin belge, Hugo,
qui pérégrinait depuis Anvers, me rejoint.
Hugo et moi avons fêté notre rencontre sur la scène de théâtre, qui sera
d'ailleurs également ma chambre à coucher, de la salle des fêtes de
la capitale de la truffe, avec un repas improvisé et un bon vin, comme
il se doit. Puis nous avons parlé de nos vies comme des copains
d'enfance, comme si nous nous connaissions depuis belle lurette.
Lelendemain Périgueux n'était qu'à 24 km, mais nous avons mis une éternité
pour y arriver, nos pas étant ralentis par tant de choses que nous
avions encore à nous raconter, à nous confier, un besoin de
rattrapage, pour lui, pour moi. Une fraternité et une complicité de 36
heures, sommeil compris.
Hugo, à l'heure où j'écris ces lignes fin novembre 2002, ne doit pas tarder
à plonger ses doigts dans les empreintes creusés par les pèlerins
depuis des siècles dans la colonne représentant la généalogie du
Christ, l'Arbre de Jessée, dans la cathédrale de Saint-Jacques de
Compostelle.
Quant à moi, j'ai revu avec beaucoup de bonheur, Philippe, près de Sarlat,
un compañero de l'année dernière en Espagne qui, un jour à
Puenta la Reina où j'étais bloqué pour un ennui de santé, m'a fait
à manger.
Petit mot de la fin
Trois bonnes semaines qui m'ont rempli d'un bonheur intense, un bonheur
profond, indicible. Il restera ancré en moi très longtemps, je le
sais. Et une fois de plus le Cheminement m'aura ouvert des portes sur
moi-même ! Ecouter mon coeur qui me signalait clairement que je devais
m'arrêter à Périgueux et faire abstraction de mon ego qui aurait "aimé conter" son trajet jusqu'à Saint-Jean Pied de Port - eh oui, seulement 540 au lieu de 900 km - quel leçon !
Si avant mon départ et pendant les premiers jours de marche le doute me
tenaillait quelque peu, à présent je peux affirmer: "Oui, j'ai
bien fait de repartir. J'ai encore tant reçu !"
Ils m'ont accueilli,
Ils sont venus à ma rencontre, m'ont rendu service,
Ils ont croisé mon Chemin avec une parole, un geste de la main, au loin,
sur un tracteur ou devant leurs maisons.
A toutes ces Femmes et ces Hommes de la voie de Vézelay, un grand merci !
Ultreia !
(1) non, je n'ai pas de vrai bourdon, les anciens m'ont toujours enseigné qu'il fallait porter léger...
(2) extrait de "Recours à la Terre" de Pierre Rabhi, Editions Terre du Ciel
Pierre Fischer

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