Wintzenheim (68) : Balisage par le Club Vosgien les amis de st Jacques en Alsace Vous êtes sur la page Témoignages
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Témoignages


A la découverte de la Voie de Vézelay
(récit de Pierre Fischer)


Après mon pèlerinage du Puy-en-Velay à Saint-Jacques de Compostelle, en 2001, cette voie étant connue comme la grande voie des rencontres, l'envie de découvrir la route de Vézelay, et avec elle le silence, mais surtout la solitude, a germé en moi depuis mon retour, il y a un an, à la vie de tous les jours. Je n'ai pas résisté à cette envie, je me suis même laissé porter par elle au fil des rencontres avec les anciens de la Via Lemovicensis. Mon premier séjour à Vézelay en 2000 avec l'Association des Amis de Saint-Jacques en Alsace avait également laissé des traces dans mon esprit. Si pourtant j'ai quelque peu hésité à prendre la route cet automne, une petite voix intérieure me relançait et m'encourageait à "repartir". Faire l'expérience de la solitude sur cette voie était devenu un leitmotiv pour moi, la voie de Vézelay, comme d'ailleurs celles d'Arles et de Tours étant des routes de pèlerinage moins fréquentées comparées à celle du Puy. Mi-septembre 2002 je partais donc pour quelques semaines, mais avec un espoir inavoué de gagner Saint-Jean Pied de Port, là, où l'année passée, j'allais franchir les Pyrénées.Les choses se passeront différemment.

Le premier jour

Ce matin-là j'assiste aux laudes dans la Basilique Sainte Madeleine. Le spectacle, permettez-moi l'expression, des soeurs et des frères de Jérusalem à genoux, figés, dans une parfaite immobilité, semblables à des statues de sel, restera fortement gravé dans mes yeux et dans mon esprit. Dès le premier son de cloche, l'immobilité devient "vie", les statues se désagrègent pour laisser place aux chants. Et quels chants !

Gonflé à bloc j'entame une belle aventure ce matin-là, une nouvelle, en m'élançant sur la route du sud, vers Nevers. J'ajuste mon sac, le dessangle, le resangle pour enfin me sentir collé à lui. Arrivé sur un long chemin bordé de buissons à la sortie de Saint-Père, je plante vigoureusement, à chaque pas, mon bâton (1) dans les bas-côtés du chemin, comme pour me signaler: "ça y est, je suis définitivement en route, sur le Chemin".

Ce premier jour la Colline Eternelle me gratifiera très souvent de sa présence, au loin, dès que sorti des vallons ma vue sur ce beau Morvan s'étend jusqu'à l'horizon. A aucun moment de mon avancée je ne me lasserai des aspects changeants, la luminosité aidant, de cette colline. Et pour me remercier de mes fidèles regards, voilà qu'elle m'envoie dans la nuit qui commence à envelopper petit à petit cette région que j'aime beaucoup, ses lumières scintillantes jusqu'à mon gîte du premier soir, le Château de Vauban.

Suite et Solitude

Au fur et à mesure des journées qui s'égrainent... Corbigny, Prémery, Guérigny... toujours dans la Nièvre, puis Nevers, je fais plus ample connaissance avec "elle" la solitude !  La solitude de mes cent pas à la minute, six mille à l'heure, "x" à la journée... Après deux-trois jours je commence à m'interroger sérieusement sur ma présence sur ce Chemin, les nombreux kilomètres sur l'asphalte n'arrangeant pas mon moral. Pour ce qui est de la compagnie, on me signalait bien deux pèlerins suisses à deux jours vers le sud... Pourtant, n'était-ce pas mon souhait profond de faire l'expérience de la solitude ? Et maintenant qu'elle frappe très fortement à ma porte, elle me pèserait et je me dégonflerais ? Comment décrire mon ressenti de cette solitude ? L'impression d'être abandonné, délaissé, comme si ma présence sur cette Terre restait ignorée, perdu dans l'immensité de mon environnement, une envie forte d'être "à l'abri et protégé". Des émotions courtes, mais intenses. Je venais de trouver ce que je cherchais, de faire l'expérience de la solitude, la mienne.

"Elle" et moi sommes devenus compagnons de route après une petite semaine de marche. Je la gérais, l'acceptais. Dire que nous étions devenus amis intimes irait trop loin, mais... quel maître ! Oui, c'est dans ma tête qu' "elle" s'était fixée, à tort, et je réalisais qu'avant mon départ j'avais trop focalisé sur cette soi-disant solitude de la voie de Vézelay, encore très imprégné par mes innombrables rencontres sur celle du Puy-en-Velay. Et avec "elle" je redécouvrais la puissance de la programmation mentale.

L'accueil, la route

Solitude le jour, mais ô quelle compensation quand, arrivée l'heure de trouver un abri pour la nuit, la providence ouvrait ses portes. Le Château de Vauban (hors chemin, ce n'est pas un gîte pour pèlerins) sera mon premier étonnement; j'étais surpris par ma propre démarche pour "tomber" sur ce gîte et par l'accueil de la dame du lieu qui m'avait exceptionnellement accueilli dans sa maison ce soir-là, alors que ce sont mariages, scouts et autres groupes qui normalement trouvent abri dans les granges et sur les prairies. A Guérigny, le curé René Jouanin, fraîchement débarqué d'une autre paroisse, en plein dans ses cartons, n'avait pas encore de place et le regrettait. René connaît parfaitement le coin où je suis né, celui des Trois Frontières, dans la ville qui arbore le lys dans ses armoiries. Et voilà qu'une dame assistant à notre conversation se propose de m'accueillir chez elle, à une dizaine de kilomètres de Guérigny, dans sa maison, au bord d'un étang. C'est la première fois de ma vie qu'une "inconnue ne figurant dans aucun guide" me propose le gîte, juste pour le plaisir de rendre service, à moi, l'étranger du Chemin. Et ce avec une spontanéité à vous couper le souffle. Pour le dîner ce seront des restes de midi, disait Jeanne. Mais quels restes ! Pour qui a connu ce genre d'accueil... De tout coeur, merci Jeanne, merci Robert.

En principe, quand mon guide indiquait l'adresse d'un presbytère dans une localité où je comptais passer la nuit, j'allais sonner. Le curé accueillait où alors n'était pas en mesure de le faire. Et c'est ainsi que, mouillé jusqu'au os par un violent orage, le Père Pierre Baudin à Saint-Pierre le Moûtier, toujours dans la Nièvre, m'a proposé sa salle de catéchisme. Ce sera ma première nuit à même le sol, un couchage amorti par la couverture du fidèle compagnon à quatre pattes du Père Baudin. A Charenton du Cher, ma rencontre avec les Soeurs de la Charité, Colette et Marie-Christine, dans la chapelle ND de Grâce, est plus qu'insolite. Elles m'ont logé, et j'ai partagé leur repas du soir, un repas simple, mais ô combien convivial. Une étape plus loin, à Loye sur Arnon, dans le Cher, ma route m'a fait découvrir un gîte pour pèlerins, un vrai, un authentique, aménagé avec beaucoup d'amour par Paul et Annie Gravost. Et si je vous dis que le soir ils m'ont invité à partager leur repas avec leur fils François, vous devinerez mes états d'âme. Une halte à ne pas manquer.

Le lendemain, à Châteaumeillant toujours dans le Cher, François, Hubert, Jean-Louis, Louis et Fabien, les cinq Frères Missionnaires des Campagnes, m'ont invité à partager leur repas du soir et le petit déjeuner du lendemain. Chacun, dans sa vie de tous les jours, a ses occupations et ses responsabilités bien définies. Une belle équipe que j'aurais souhaité connaître plus longuement. Les propos de Louis, le matin de mon départ, sont éloquents pour les pèlerins qui cheminent vers Saint-Jacques de Compostelle.

Après avoir passé peu de temps dans le Cher, me voilà dans l'Indre. Une journée "plate" géographiquement parlant, un ciel bas, il faisait froid, l'humidité était pénétrante et je me réjouissais de manger une bonne soupe très chaude à la Châtre. J'y dû y renoncer. Les clients des deux restaurants ouverts baignaient dans une brume bleue de fumée de cigarettes ! Après avoir cavalé toute la journée, un peu mal dans ma peau, je frappe peu après 19 heures à la porte du presbytère de Neuvy Saint-Sépulcre. Le Père Stéphane de Maistre m'ouvre la porte tout en continuant à converser au téléphone et m'invite à poser mon sac à dos. Je lui réponds, à la limite de la politesse, fatigué, presque exténué: "non, car c'est lui qui me tient, à moins que vous puissiez m'héberger". Stéphane fait un signe affirmatif de sa tête... je décompresse en deux secondes, j'étais sur les rotules après les 37 km que je venais d'avaler – ce qui n'est pas mon rythme du tout - et les pieds mouillés depuis le matin. Nous avons fait la popote, pour nous deux – poulets et riz aux pruneaux, une de ses recettes - bu un excellent sang du pèlerin et parlé de nos vies. L'effet magique de cet accueil m'a rapidement débarrassé de ma fatigue.

Dans la Creuse, à Bénévent-l'Abbaye, après La Souterraine, le gîte en place depuis 1987, m'a bien rendu service. Avant de m'y installer j'ai rendu visite au Dr. Jean Conquet, un vétéran du Camino. Il m'a aimablement accueilli dans sa demeure et m'a prodigué quelques conseils de route pour les jours a venir, conseils dont j'ai tenu compte. Mon repas au gîte – devinez quoi... oui, des pâtes, mais des Panzani – se déroulera encore en solo. Et pour marquer cette "autre présence" j'ai allumé une bougie, disons ce qu'il en restait, une bougie que m'avait offert le curé de San Juan de Ortega, José Maria Alonso, l'année passée. Il avait fait froid dans les grands dortoirs du monastère. Coïncidence ? A Bénévent-l'Abbaye et sur toute la région, cette nuit-là, un froid hivernal a sévi. Sans chauffage, ce n'est qu'après avoir mis des journaux entre les deux très vieilles couvertures du gîte que j'ai pu trouver le sommeil

Le lendemain, l'étape est courte. Soleil et ombre des forêts alternent agréablement, et le gîte communal de Châtelus-le-Marcheix sera mon abri pour la nuit. Il fermait le jour de mon départ... et la veille qui était un dimanche, Josette, la responsable communale, est venue me saluer pour les formalités d'usage. Puis elle est retournée chez elle pour revenir avec une bouteille de vin de sa cave personnelle. Ô Pierre, quel bonheur, cette chaleur humaine, ce tanin, les deux ingrédients qui ont réchauffé mon corps et mon esprit dans ce gîte très bien tenu dans les monts d'Ambazac.

Me voilà dans la Haute-Vienne, à Saint-Léonard de Noblat. Hébergement dans une chambre d'hôtes. Après la Basilique de Vézelay et l'église Saint-Etienne à Nevers, c'est la collégiale du XIe de Saint-Léonard de Noblat qui est ma préférée, suivie de la basilique de Neuvy Saint-Sépulcre, avec sa rotonde. J'ai évité la grande ville de Limoges en passant par Solignac, Rilhac-Lastours pour arriver peu avant La Coquille à Sainte-Marie de Frugie, en Dordogne, au couvent Sainte Marie. Le Père Patrick, responsable de cette petite communauté, est prêtre exorciste de l'Eglise Syriaque Orthodoxe d'Antioche et sillonne notre pays avec tous les ans 80'000 km au compteur pour s'occuper de malades. Un sacré personnage, Patrick, 38 ans, le même âge que Stéphane. Un prêtre qui lit la messe en latin. Nous avons parlé un bon moment. Il m'a écouté... moi, dissident de certains paradigmes religieux hérités, lui dissident à sa façon.

Paysages, réflexions

Au coeur de cette France profonde les paysages vallonnés et boisés du Morvan, du Haut-Nivernais, du Limousin en passant par les monts d'Ambazac, avec des pâturages à perte de vue, mais également le plat pays du Berry, la Meseta française, le nom que je lui ai donné, avec ses immenses champs de cultures réveillent en moi le vieux dicton: "Labourage et Pâturage sont les deux mamelles de la France". D'abord les charolaises, puis les limousines, "mes compagnes muettes et silencieuses" comme j'aimais leur dire - oui, je parlais aux vaches qui daignaient relever leurs têtes sur mon passage - se comptaient par centaines, que dis-je, par milliers. Ces deux mamelles qui ont abreuvé mes yeux et mon âme pendant de longues journées m'ont fait prendre conscience, encore davantage, à quel point notre avenir d'humain est tributaire de la terre et du noble travail, difficile certes, du paysan, "celui qui nourrit qualitativement ses semblables (2)".

Hugo

Depuis deux ou trois jours je sentais que mon Chemin allait prendre fin bientôt, plus tôt que prévu. Ma flamme s'éteignait progressivement, mon objectif semblait atteint. La voie de Vézelay n'était plus une complète inconnue, "elle" et moi nous quitterions, réconciliés. Toutes les rencontres que j'ai faites, le soir à l'étape, si différentes les unes des autres, mais toujours empreintes de chaleur humaine, ne me laissaient plus aucun doute quant à l'esprit du Chemin et du pèlerinage, si tant soit peu il me fallait encore des preuves supplémentaires. Ma petite voix me susurrait que Périgueux sera ma destination finale. Et voilà que la veille d'arriver dans la capitale de la Dordogne, "elle" me fait faux bond. A Sorges, un pèlerin belge, Hugo, qui pérégrinait depuis Anvers, me rejoint.

Hugo et moi avons fêté notre rencontre sur la scène de théâtre, qui sera d'ailleurs également ma chambre à coucher, de la salle des fêtes de la capitale de la truffe, avec un repas improvisé et un bon vin, comme il se doit. Puis nous avons parlé de nos vies comme des copains d'enfance, comme si nous nous connaissions depuis belle lurette.

Lelendemain Périgueux n'était qu'à 24 km, mais nous avons mis une éternité pour y arriver, nos pas étant ralentis par tant de choses que nous avions encore à nous raconter, à nous confier, un besoin de rattrapage, pour lui, pour moi. Une fraternité et une complicité de 36 heures, sommeil compris.

Hugo, à l'heure où j'écris ces lignes fin novembre 2002, ne doit pas tarder à plonger ses doigts dans les empreintes creusés par les pèlerins depuis des siècles dans la colonne représentant la généalogie du Christ, l'Arbre de Jessée, dans la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle.

Quant à moi, j'ai revu avec beaucoup de bonheur, Philippe, près de Sarlat, un compañero de l'année dernière en Espagne qui, un jour à Puenta la Reina où j'étais bloqué pour un ennui de santé, m'a fait à manger.

Petit mot de la fin

Trois bonnes semaines qui m'ont rempli d'un bonheur intense, un bonheur profond, indicible. Il restera ancré en moi très longtemps, je le sais. Et une fois de plus le Cheminement m'aura ouvert des portes sur moi-même ! Ecouter mon coeur qui me signalait clairement que je devais m'arrêter à Périgueux et faire abstraction de mon ego qui aurait "aimé conter" son trajet jusqu'à Saint-Jean Pied de Port - eh oui, seulement 540 au lieu de 900 km - quel leçon !

Si avant mon départ et pendant les premiers jours de marche le doute me tenaillait quelque peu, à présent je peux affirmer: "Oui, j'ai bien fait de repartir. J'ai encore tant reçu !"

Ils m'ont accueilli,
Ils sont venus à ma rencontre, m'ont rendu service,
Ils ont croisé mon Chemin avec une parole, un geste de la main, au loin,
sur un tracteur ou devant leurs maisons.
A toutes ces Femmes et ces Hommes de la voie de Vézelay, un grand merci !

Ultreia !

(1) non, je n'ai pas de vrai bourdon, les anciens m'ont toujours enseigné qu'il fallait porter léger...

(2) extrait de "Recours à la Terre" de Pierre Rabhi, Editions Terre du Ciel

Pierre Fischer