photo d'ombre de pélerin
Aimé Hoffbeck
Pélerin

 


Le spleen du retour

Le vouloir, ou le désirer ?

Il est certaines actions qui sont particulièrement importantes dans la vie d’un individu.
Ces actions ont souvent leurs racines dans l’histoire de la personne, elles sont nourries de nombreuses années de réflexion, de préparation, quelquefois en sourdine, presque à l’insu du futur marcheur.
C’est comme cela que pendant une trentaine d’années, ce projet a grandi en moi, est né à partir de quelque chose, (sais-t-on toujours ce qui donne naissance à un projet ?), est devenu un rêve…
Ce rêve, un jour je l’ai appelé « désir », ce désir est devenu une direction ;
« Un jour, à l’orée de ma retraite, j’irai à Compostelle… »
Et puis, le désir s’est transformé en vraie direction, avec une réalité :
« Où est Santiago ? Où est la cathédrale, le tombeau de Saint Jacques, qui était ce « Saint Jacques ?»
Alors, vient le temps du « vouloir », de la préparation à la réalisation du rêve.

Le savoir, ou l’expérimenter ?

Vivre, c’est expérimenter. Il est impossible de savoir ce qu’est une chose sans l’avoir vécu.
Il en est de ce chemin comme du reste, et la préparation avec la participation à la stammtisch de Chatenois, me le rendait chaque mois plus évident. J’écoutais la relation du chemin des autres, cela nourrissait mon projet. Je mesurais à chaque fois la différence entre l’expérience rapportée par les pèlerins de l’association et mon rêve.
Ce savoir là, s’il nourrissait l’attente, n’était pas et ne pouvait pas être la réalité du chemin à venir.
L’impatience grandissait à la mesure de mes participations, de mes lectures, de l’achat progressif du matériel.
Doucement, presque avec timidité, peut-être même l’idée de toucher sans en avoir le droit, au sacré. Je marchais dans les Vosges avec une partie du matériel, avec un sac trop grand pour une sortie d’une journée.
Je tentais de compléter un savoir qui, je le pressentais, ne pourrait jamais m’exonérer de l’expérience, ne pourrait jamais satisfaire mon rêve.
Il me fallait vouloir passer à la pratique, partir…
L’impatience étant ce qu’elle est, (les temps modernes incitant souvent à la satisfaction immédiate des choses), je suis parti de chez moi à Benfeld, deux ans avant ma retraite, pour commencer la partie qui va vers Le Puy. J’avais l’idée de marcher cette partie en trois fois.
C’est ainsi que j’ai expérimenté la marche pèlerine, les premières douleurs, les premières joies.
Mais je n’avais pas alors le sentiment d’aller à Compostelle, j’allais au Puy.
Il y avait là un élément un peu frustrant, mais nécessaire, une « marche d’approche » en quelque sorte !

Le pouvoir, ou l’humilité ?

Lorsque j’en parlais le soir à la stammtisch, même si déjà j’avais à coeur de mettre en exergue les aspects beaux et grandissants de la démarche, je ressentais cette frustration, oubliant somme toute que je n’étais pas encore en retraite, et que ce que je vivais était plus lié à mon impatience qu’à la nature du chemin.
Il m’a fallu quatre, cinq mois pour entrer dans cette humilité, cette vision du réel qui permet, (je le dis à postériori) de réussir son chemin.
Le « chemin de Compostelle » peut avoir des aspects de « chemin de Damas » !
Je crois profondément que marcher sur ce chemin ne peut se faire qu’en abandonnant (le plus vite possible) les idées de « pouvoir », de performance, de réussite même.
Le chemin nous confronte très rapidement à cette réalité qu’on « ne le fait pas », mais « qu’il nous fait ».

Le chemin-épreuve

Alors, le chemin devient épreuve, et si l’on prend juste ce mot dans son acceptation littérale, le chemin nous éprouve.
Et nous nous éprouvons nous même aux cailloux du chemin, à sa nature.
Progressivement, j’ai perçu ainsi mes limites corporelles, relationnelles, les limites aussi de la fréquentation de… moi-même.
« Quand il est seul avec lui même, l’homme est en mauvaise compagnie » disait le poête, je rajouterai, qu’il a à s’apprivoiser, à se connaître, à se reconnaître, à s’accepter, et à s’aimer.
Alors, la retraite est arrivée avec mes soixante ans, à l’heure dite, et avec elle, la possibilité de marcher deux mois, du Puy à Santiago.
Vouloir la décision de départ, la désirer aussi.
Les derniers préparatifs, le ticket de train Benfeld-Le Puy, la nuit qui précède, nuit d’adoubement, et le matin du 25 mars sur le quai de la gare de Benfeld, l’au-revoir à ma femme…
La montée vers la cathédrale du Puy, l’installation au gite, le repas dans un café, seul.
N’a pas la « Cène » qui veut, (heureusement!) et première nuit au Puy.
Mais, a le « passage, la Pâques » qui veut, et, au petit matin, sac aux épaules, je vais à la messe et à la bénédiction des pèlerins sous une averse de neige.
Je remercie pour cette caractéristique du début de ce que je nomme à présent mon chemin.
La plupart d’entre nous connait cette partie où, partant des marches monumentales de la cathédrale, nous allons droit vers « là bas » !
Au delà,
Ultreïa !

Nous étions deux à la bénédiction, il se nomme Jacques (!), et j’ai envie de prendre la main de cet homme de mon âge, de faire ces premiers pas en percevant la force de ce geste.
Je ne le ferai pas, et nous grimperons côte à côte les premiers kilomètres, et nous nous séparerons.
Première séparation qui va en précéder bien d’autres, mon chemin sera ainsi, de mon fait, ponctué de ces séparations où un « buen camino », d’abord hésitant et de plus en plus affirmé et ressenti vient saluer la nécessaire solitude et la différence du vécu.
Je marche dans mes chaussures, et ne connaitrai jamais ton ressenti, ne pouvant me construire que sur le mien.
Ah ! Quel beau chemin !

Le chemin-temple

Kilomètre après kilomètre, heure après heure, jour après jour, gîte après gîte, rencontre après rencontre, j’apprends le chemin.
De l’hiver de l’Aubrac au printemps quelques jours ensuite, à l’été du Pays basque, à l’hiver de l’Espagne, je traverse les saisons réduites quelquefois à un ou deux jours, de frimas ou de chaleur.
J’aime marcher seul. Après une expérience de marche avec un groupe pendant une semaine, cette évidence : mon chemin sera un cheminement solitaire.
Alors, doucement je fréquente le chemin comme un temple, une église où chaque jour je vais à la liturgie de la marche, de la nature.
Chaque jour je deviens l’officiant et le fidèle de cette liturgie et je communie à la beauté de la nature. Je parle aux arbres et aux animaux, au ciel et à la terre, et, in fine, je me rends compte que je me parle à moi-même.
Chaque jour, je suis pris, baigné, submergé par le beau.
Beauté de la nature, des villages, des regards que je croise, de la marche.
Chaque jour grandit la philocalie qui m’oriente de plus en plus.
Le chemin en m’éloignant de mon quotidien me ramène à moi-même, me prépare à la rencontre de cet autre homme que je pressentais mais qui se cachait dans les replis de l’habitude, des pensées toutes faites, des certitudes à deux sous, des étiquettes arrangeantes où j’enfermais l’autre, et le monde, dans le fond des replis de ma stupidité.
Je croyais tellement savoir !!!
La cérémonie quotidienne de la pérégrination affermit le nécessaire, l’essentiel en moi.

Le chemin-matrice

Après bien des hésitations, après une quarantaine de jours de marche, quelque chose en moi a accepté une forme de régression, une acceptation profonde du « fait-du-chemin » qui m’a littéralement porté d’accueil en albergues, de sourires des gens en simplification de ma journée. J’ai rétréci mon intérêt en me bornant à suivre les flèches jaunes, à m’étourdir de la nature, à manger n’importe comment, à réduire aussi mes contacts avec les autres pèlerins.
Je me suis laissé couler dans le Camino comme dans une matrice, je m’y suis lové « au doux, au simple », j’ai oublié les us et coutumes de l’homme civilisé et structuré que je suis.
Au cœur du chemin-matrice, j’ai recommencé une autre gestation, celle de l’être que je me sens être et devenir encore aujourd’hui.
Mon monde s’est réduit au chemin, j’étais là, debout et en marche, et j’allais à Santiago.
C’est tout.
A la fois travaillé par le chemin, et allant vers ma « naissance » jacquaire.
Le dernier soir, à Monte do Gozo, j’ai vécu une nouvelle nuit d’adoubement, différente de la première.
J’étais quasiment au bout, et le matin du dernier, (premier ?) jour, en marchant les six derniers kilomètres dans ce moment de nuit, juste avant l’aurore, je savais que j’allais trouver ce pourquoi j’avais marché deux mois.

Le chemin-souvenir

Voilà, le chemin entre à présent dans l’espace du souvenir.
Chaque jour il me visite à travers quelque chose qui m’y fait penser. Chaque jour je sens en moi la présence du Camino à travers ce nouveau regard que je pose sur mon environnement, sur les relations que j’établis avec les autres.
Chaque jour je vais puiser dans cette expérience la force nécessaire à vivre de manière plus juste.

Le chemin-légende

Aujourd’hui, quand je raconte mon chemin, quand j’ai l’occasion, la joie de le faire, je perçois combien par la magie des évènements différents que je suis amené à conter, le Camino devient légende personnelle.
Doucement, il s’anoblit, se pare d’images-souvenirs. Il se structure progressivement en une saga qui vient dire l’histoire d’une naissance, d’un grandissement.
Il fait sens, et ce qui était une marche vers un tombeau et une ville est devenu une marche vers… le berceau du marcheur !
A Santiago, je suis né à moi-même, au monde !
A Santiago a pu naître le début d’une légende.
Elle n’est pas celle du roi Arthur, elle est celle d’un homme qui accède à son nom.

Le chemin-étayage de soi

C’est ainsi qu’aujourd’hui je perçois le chemin comme possibilité d’étayage de soi. A travers toutes ces journées, ces pensées, ces rencontres, ces changements d’idées sur bien des choses.
Un pèlerinage est une marche vers soi. C’est une rencontre avec ce qui était déjà là potentiellement, et qui était caché sous les falbalas qui semblent si importants : les objets bien sûr, mais aussi les croyances sur la vie, les autres, et soi.
Le chemin vient éprouver ces croyances et les laisse dans leur pauvre nudité, ouvrant la route aux nouveaux possibles, à la nouvelle liberté, à l’autonomie de l’être, à d’autres richesses non matérielles.
Le chemin est révélateur, comment le remercier ?

En tentant de le faire aimer à d’autres ?

Sans doute !

German